mercredi 14 mai 2014

PROMENADE n°4 Autour de l'Hôtel de Ville de Saint-Gilles
(voir aussi promenade n°2)
Trams métro: Métro : Horta / Tram : 18, 23, 55, 81, 82, 90 / Bus : 48, 54.


Commune en plein essor à la fin du XIXème siècle, Saint-Gilles prouve le caractère extraordinairement populaire de l'Art nouveau bruxellois (voir promenade n°3). 
L'environnement immédiat de l' Hôtel de ville en témoigne.

L'Hôtel de ville de Saint Gilles

La logique aurait voulu que ce bâtiment inauguré en 1904 soit dans l'esprit moderniste qui faisait vibrer tout Bruxelles à l'époque. Et bien non...Dix ans après le coup d'éclat de Victor Horta, pourtant citoyen de Saint-Gilles et déjà vedette internationale, c'est le style Renaissance (époque Louis XIII) qui l'emporte... L'Architecte, Albert Dumont, réalisera pourtant avec son fils Alexis quelques maisons Art nouveau...Mais au moment où il est choisi par la commune de Saint-Gilles, on est en 1896...un peu trop tôt. 

L'Hôtel de Ville de Saint Gilles : un château français signé Albert Dumont (1896-1904)...


...avec son étonnant campanile.
Mais la révolution moderniste  s'insinue quand même dans le nouvel édifice et lui conféra dès le départ un rôle inattendu de musée d'art contemporain: sculptures, peintures, fresques, tapisseries. Rien n'est trop beau pour ce moderne palais démocratique... Tous les artistes qui ont apporté leur contribution habitaient le Saint-Gilles de l'époque.


La Déesse du Bocq. Jef Lambeaux
A tout seigneur tout honneur, une statue du sulfureux Jef Lambeaux s'impose aujourd'hui comme une évidence dans la cour d'honneur de l'édifice. Comme une évidence? Oui, car ce ne fut pas toujours le cas. En 1900 cette Déesse du Bocq  fut jugée si scandaleuse qu'on la relégua pendant sept décennies dans une cave de l'Hôtel de ville.
On raconte que lorsqu'on la sortit de sa retraite forcée  les seins divins avaient été polis et repolis par de si nombreuses mains  qu'il fallut, pour éviter le scandale, les ternir avant de les exposer enfin. 
La Déesse du Bocq,  symbolise la source wallonne qui alimente en eau la commune de Saint-Gilles. 

D'autres statues ornent la façade de l'édifice (dix sculpteurs ont apporté leur collaboration) , mais c'est encore  une oeuvre de Jef Lambeaux qui trône magistralement dans  le spectaculaire hall d'entré de l'Hôtel de ville. Et elle s'intitule en toute simplicité : Volupté . Et personne ne songe à la renvoyer dans une sombre oubliette infernale. 
Volupté de Jef Lambeaux.
Derrière elle, à travers la fenêtre, on distingue l'avenue Jef Lambeaux ...
C'est tout dire

Dans le même hall,  sous un caisson en verre qui la protège des agressions atmosphérique, 
La Porteuse d'eau de Julien Dillens
la Porteuse d'eau  de Julien Dillens. Cette image modeste mais emblématique de la commune  orna longtemps, sous un spectaculaire échafaudage métallique  Art nouveau, le carrefour dit Barrière de Saint-Gilles à cent mètres de l'Hôtel de  Ville. Une réplique (sans échafaudage) l'a remplacée.



Le Hall d'entée est aussi orné de grandes fresque signées par un peintre de la tendance  symboliste  longtemps oublié, mais qui a retrouvé accidentellement une célébrité: il avait eu la bonne  idée de confier à l'un des plus grand architectes Art nouveau, Paul Hankar,  le soin de construire sa maison rue de Facqz. Elle est célèbre aujourd'hui dans le monde entier  sous le nom d'Hôtel Ciamberlani.
Fresques pastorales d'Albert Ciamberlani pour l'Hôtel de ville de Saint-Gilles
Ne vous étonnez pas : toutes ces fresques ont un caractère éminemment bucolique, évoquant la vie à la campagne, les travaux des champs.  C'est un choix très volontaire. La plupart des habitants de Saint-Gilles sont en 1900 des primo arrivants comme on dit aujourd'hui, ce sont des émigrés de l'intérieur. Ils viennent des campagnes voisines où ils ont encore toutes leurs attaches familiales et sentimentales. Les fresques d'Albert Ciamberlani sont là pour les apaiser, les rassurer...  

Si vous avez de la chance, vous pourrez aussi visiter la salle des mariages de l'Hôtel de ville de Saint-Gilles. Son plafond  a été décoré par Fernand Khnopf, star du symbolisme belge, ses murs par unes série extraordinaire de tapisserie dessinée par Isidore de Rudder et tissées par son épouse Hélène, deux acteurs essentiels de l'Art nouveau bruxellois
Détail d'une tapisserie d'Isidore et Hélène de Ruder pour la Salle des mariages


Détail d'une des peintures de Fernand Khpnoff  ornant le plafond de la Salle  des mariages 

Faut-il le rappeler, tous ces artistes, ils sont une centaine au total, étaient "de" Saint-Gilles, tout comme Victor Horta. Il faudra peut-être un jour se pencher sur le rôle déterminant  d'une petite commune bruxelloise dans l'Histoire mondiale de l'art. 

(*)Visite de l'Hôtel de ville Le hall central est accessible tous les jours ouvrables pendant la matinée.L'Hôtel tout entier est ouvert le 1er mercredi du mois: visite guidée: 15h; les autres jours: sur demande écrite (3 semaines à l'avance). Fermé vendredi après-midi, samedi, dimanche, l'après-midi en juillet et août. Métro : Horta / Tram : 18, 23, 55, 81, 82, 90 / Bus : 48, 54.
(**) Nos remerciement à M. Charles Picqué, Bourgmestre de Saint-Gilles, qui nous a autorisé à photographier les oeuvres présentées ici. 

Place Van Menen
Porte du 14 place Van Meenen
Face à l'Hôtel de ville, la place Van Menen est bordée de nombreux immeubles aux caractéristiques Art nouveau prononcées. Au 14, Paul Vizzavona a construit en 1911 un bel immeuble à appartement où l'on retrouve tous les éléments qui ont caractérisé son style: encadrement des baies, garde-corps des balcons... .Mais c'est dans la porte monumentale, toute en métal et en verre américain, qu'éclate une fois de plus son génie.
 Au 22, Léon Janlet signe en 1913 un autre immeuble de rapport très éclectique mais on y trouve encore un peu de trace de l'Art nouveau finissant


Camille Damman, la classe

Au 43 avenue Adolphe Demeur, également  en face de l'Hôtel de ville, Camille Damman a construit  en 1906 une très belle maison Art nouveau dont, malheureusement, les sgraffites, qui auraient pu être restaurés, ont été sauvagement détruits. 



43 Avenue Adolphe Demeur . Camille Damman  (1906)
C'est un prototype bruxellois  parfait: façade étroite en briques blanches et pierres bleues toute simple pour une maison familiale. Mais, à chaque niveau, l'architecte modifie l'apparence des baies pour créer un mouvement ascensionnel qui se termine à deux fenêrtes étroites entourant un fin bow-window triangulaire lequel indique comme une flèche la direction du pignon et sa composition géométrique à la fois abstraite et symboliste. Ce pignon se termine par un mystérieux cadran de pierre semi-circulaire. La porte d'entrée avec son imposte en arc outrepassé orné d'un vitrail où des vagues japonisantes menacent l'envol d'une libellule est très très belle.
A remarquer aussi les motifs géométriques abstraits taillés dans la pierre bleue qui répondent aux fers forgés des gardes-corps des balcons. Un regret éternel: la disparition des sgrafittes qui ornaient la façade

Camille Daman a aussi construit l'année précédente (1905) une autre maison de même inspiration au n°51 avenue Adolphe Demeur. Une première ébauche en quelque sorte.
En face de cette maison, deux façades éclectiques de la même époque en briques blanches et pierre bleue (n°30 et 32). La seconde est ornée de très beaux carreaux de céramiques floraux

Opéra baroque signé Gustave Strauven 

En 1902 Gustave Strauven construit une simple maison de rapport au 9 avenue Dejaer.    
9 avenue Dejaer. Gustave Strauven
 (1902)
Il la transforme en un opéra baroque de brique, de pierre bleue, de verre, de bois, de fonte, d'acier, de fer forgé et de vitraux. L'avenue toute entière, malgré la percé récente due aux travaux du métro, conserve son ambiance très fin de siècle, mais l'oeuvre de Strauven lui donne une dimension quasiment surréaliste avec, pour commencer, cette baie de l'entresol comme un oeil guettant les passants. Deux consoles de pierres sculptées la traversent pour supporter l'oriel trapézoïdal aux chassis exceptionnels, différenciés à chaque niveau. Une troisième console, de fer celle-là, forgée en coup de fouet et prolongée par un pilastre d'acier, achève de créer un mouvement continu élégant jusqu'aux balcons latéraux. Et tout en haut, la porte de la toiture mansardée s'inscrit dans une fausse baie de pierre blanche qui se termine, ultime envolée, par un exubérant épi de faitage en fer forgé soutenu par deux pinacles de briques et de pierres bleues sculptées en bonnets phrygiens. Il faut le faire: par ce dernier élément, Strauven se proclame en quelque sorte, architecte révolutionnaire, voire franchement libertaire

Le couronnement exubérant du 9 Avenue Dejaer .
Un siècle est passé, mais  Gustave Strauven reste toujours aussi stupéfiant!

Deux  jumelles qui interpellent

On peut encore admirer aux n°13 et 15 avenue Adolphe
13 et 15 avenue Adolphe Demeur 
 Demeur, deux maisons jumelles Art nouveau très particulières et étonnamment asymétriques. Au rez-de-chaussée, cinq fenêtres étroites et une porte bardées de fers forgés géométriques. Les cinq  Les cinq fenêtres sont surmontées d'un imposant bow-window trapézoïdal supporté par deux consoles métalliques et chapeauté par un petit balcon où on accède par une double porte-fenêtre.  
Au dernier étage, 7 fenêtres étroites dont les menaux sont prolongé par des consoles portant la corniche. Entre ces consoles des carreaux de céramiques à décor floral.

6 rue d'Albanie.
Au 6 rue d'Albanie, un peu plus loin, l'architecte Serrure signe une autre maison Art nouveau dont les sgraffites ont été restaurés avec soin. A remarquer ici  l'utilisation totalement  assumée  des poutrelles d'acier pour assurer la cohérence et la stabilité de l'ensemble. Une  caractéristique typique de l'Art nouveau bruxellois 

Les chefs d'oeuvre en péril 
de J.P. Van Oostveen 
 
246 et 248 Chaussée de Waterloo
J.P. Van Oostveen 
Enfin, pour ne rien rater de cet environnement exceptionnel, un regard s'impose aux six maisons classées de J.P. Van Oostveen (n° 246 à 256 chaussée de Waterloo).Sauf le n°256 restauré (à droite sur la photo), les autres sont de véritable chefs d'oeuvre en péril. A l'heure actuelle on ne peut qu'imaginer la beauté extraordinaire de ce prodigieux ensemble d'Art nouveau géométrique

.                                                                         
Deux  images valent mieux qu'un long discours pour décrire ce qui est menacé.
L'oeuvre de J. P. Van Oostven a pratiquement disparu du paysage bruxellois 

Retournez  maintenant un peu sur vos pas pour vous rendre avenue des Villas.   Au 9/11 de cette avenue, Léon Janlet  a construit en 1908, sur un terrain triangulaire particulièrement aigu un véritable "iron building" new-yorkais en miniature. Son rez-de-chaussée abritait primitivement un estaminet: d'où les trois  superbes 
sgraffites  Art nouveau qui ornent la façade côté rue Cluysennaar. Ils sont dédiés à la faro ( grandes spécialités  des brasseurs bruxellois)  et bien sûr à Bacchus.


Entrez ensuite dans la rue Jean Robie tracée en 1902 et qui est meublée presqu'uniquement d'immeubles de rapport construits dans l'esprit social et moderniste de l'époque. Parmi les plus intéressants, le n°29 avec sa belle façade de briques crèmes et de pierres bleues sculptées.Petite touche artistique supplémentaire :
Majolique du 29 rue Jean Robie 
(Guillaume Janssens)
quatre majoliques évoquant les saisons  ornent la travée centrale. Elles sont du  céramiste Guillaume Janssens (1880-1956).
 Ce type de décoration se retrouve de façon plus extraordinaire sur les deux maisons construites en 1911 par Léon Delville , 34 et 36 rue Jean Robie. 
36 rue Jean Robie : femmes, oiseaux, saisons
Hall d'entrée
36 rue Jean Robie
 Ici, l'insolite présence de quatre portraits de femmes, accompagnées chacune de l'oiseau la symbolisant, témoigne à elle seule de la formidable volonté de cet architecte de mettre l'art au service et à la portée de tous. La décoration des halls d'entrée, simple mais  très soignée,  relève de la même philosophie 


Camille Damman, avenue du Parc 
Descendez ensuite la rue Jean Robie pour rejoindre l'avenue du Parc. Belle avenue qui a grandement conservé son allure très “fin de siècle”. Élément le plus remarquable :la façade conçue en 1907 par Camille Damman pour le 38 Avenue du Parc. Elle est en briques blanches et oranges rehaussée de pierre bleue et de pierre blanche. La magnifique porte d'entrée, toute simple, est surmontée d'une imposte spectaculaire en forme de vasque. Ce mélange de formes polygonales, ovales et trapézoïdales est pratiquement unique dans l'Art nouveau bruxellois et donne un caractère très particulier à cette façade. les garde-corps des balcons, subtilement géométriques, et de très beaux sgraffites parachèvent ce véritable poème architectural.
Vitrail de l'imposte du 38 avenue du Parc.
Camille Damman (1907)
Au 88 avenue du Parc, enfin, le sommet de la façade est décoré d'un beau panneau de majolique


La composition est classique mais ce décor au faisans est assez rarement utilisé
88 avenue du Parc

L'avenue du Parc débute à la Barrière de Saint-Gilles, important carrefour où se croisent six avenues ou rues. Elle est dominée depuis le 10 avril 1900 par La Porteuse d'eau, de Julien Dillens.
La porteuse d'eau de Julien Dillens (copie).
Derrière elle:  la  maison construite par
Gustave Strauven  dans l'avenue Dejaer. 
A l'époque, elle était juchée au dessus d'une fontaine à quatre vasques alimentées par des chimères de bronze. Par dessus se dressait un candélabre à quatre bras ornés de dauphins et surmontés de la statue dorée de La Porteuse d'eau. Pour faciliter la circulation automobile naissante, et l'alimentation électrique des trams, cet ensemble fut démonté en 1932 et remplacé 45 années plus tard par un monument plus modeste dessiné par Jean Delhaye, l'architecte élève de Victor Horta qui consacra toute sa vie à défendre envers et contre tous l'oeuvre de son maître. La statue originale de La Porteuse d'eau, protégée de la pollution, se trouve à l'intérieur de l'Hôtel de ville de Saint-Gilles (voir au début de cet article) 



Malgré nos recherches, il ne nous a pas toujours été possible de déterminer la date du décès des architectes ou des artistes ayant réalisé une oeuvre montrée dans cet article ou de retrouver des ayants droit.  Afin de ne pas enfreindre involontairement la législation sur les droits d'auteurs, toute précision ou information concernant l'un ou l'autre document photographique  sera immédiatement prise en compte. Sans autorisation, le ou les documents photographiques seront immédiatement supprimés. 




dimanche 22 décembre 2013

A redécouvrir bientôt, 
le 6 rue du Grand Cerf


6, rue du Grand-Cerf, la galerie d'art des Frères Leroy
construite par Jules Barbier en 1901


























Classé depuis près de 20 ans (16 mars 1995 exactement ), le 6 rue du Grand Cerf, à deux pas du Palais de Justice de Bruxelles, est enfin en pleine phase de rénovation. Jusqu'ici, ce grand bâtiment toujours couvert de suie et de poussière, passait pratiquement inaperçu. Et puis tout change, les premiers travaux de nettoyage lui rendent déjà un peu de son éclat primitif. 
L'architecte Jules Barbier l'a construit en 1901 pour deux marchands d'art, les frères J. et A. Leroy qui y ont installé leur galerie. Le 26 mars 1904, ces deux frères mirent notamment en vente quelques fusains que le peintre Théo Van Rysselberghe avait dessinés en 1887 pendant un voyage au Maroc pour illustrer un livre d'Edmond Picard,  El Mogreb El Aksa.


C'est donc un des rare bâtiments de la belle époque conçu dès l'origine pour abriter une galerie d'art qui  retrouvera d'ici à quelques semaines (fin avril-début mai 2014) une fonction quasiment similaire... La société  de vente aux enchères Lempertz de Cologne  l'a en effet acquis en 2010 pour en faire sa salle de vente bruxelloise. L'événement est assez unique pour être souligné.  



De style Art nouveau éclectique,  la façade  se caractérise par la disposition asymétrique de toutes ses baies grâce à l'utilisation de poutrelles d'acier (bien visible sur la photo), par les boiseries du grand chassis de gauche et par la beauté des sgraffites animant l'ensemble (que l'on ne discernait plus depuis des années). Ils seront entièrement restaurés. 
Sgraffite à la palette du peintre qui n'attend que sa restauration

Point de détail important, la porte d'entrée retrouvera sa marquise originale, refaite d'après les plans de Jules Barbier. Ce que l'on ne devine absolument pas de l'extérieur, en revanche;  c'est l'organisation interne de la Galerie des Frères Leroy.  L'arrière du bâtiment est en effet composé d'une gigantesque salle de vente (13 mètres sur douze) éclairée par une grande verrière moderniste sans le moindre point d'appui intermédiaire.. Tout cet espace est en cours de restauration et promet d'être magnifique 
   
En 1922, la Galerie des Frères Leroy était devenue la Galerie du Studio
Avec cette restauration, c'est tout l'angle formé par la rue du Grand Cerf et la rue aux Laines qui retrouve son état d'origine avec des immeubles de prestige témoignant des goûts pour le moins variés des bourgeois bruxellois de la belle époque. Il ont tous été construits vers 1900: le 4 et le 2 rue du Grand Cerf en syle Renaissance flamand (1902),

L'angle de la rue du Grand Cerf et de la rue aux Laines
avec la galerie d'art à l'extrême droite

, 
Gothique au 56 rue aux Laines
le 56 rue aux Laines en style néo-gothique (1901), les  numéros précédents, presque tous construits autour de 1902  par un architecte allemand, Guillaume Low,  dans un parfait  style néo-classique français. 













Rappelons que c'est grâce à  l'intervention d'une organisation de défense du patrimoine  (l'ARAU Atelier de Recherche et d'Action Urbaine) et d'un homme politique bruxellois (Philippe Moureau) que cet ensemble architectural témoins d'une époque a échappé  miraculeusement  à la sauvagerie des promoteurs immobiliers  au début des années 80. 











dimanche 8 décembre 2013

L'Art nouveau retrouvé (enfin!)
                       Le Musée Fin-de-Siécle
                                   Bruxelles



Au coeur du tout nouveau Musée Fin-de-Siècle, on peut enfin admirer la fabuleuse collection Art nouveau rassemblée pendant plus de trente ans par Anne-Marie Gillion-Crowet et acquise il y a sept ans par la Région Bruxelles-Capitale. En 1999,  Michel Draguet,  l'actuel patron des Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, avait déjà établi le catalogue complet de cet ensemble exceptionnel, sous le titre "L'Art nouveau retrouvé" (Éditions Skira).
Une présentation aussi délicate qu'astucieuse 
(ici la lampe Mousseron de Daum)
L'ensemble est présenté dans un écrin  qui aurait fait rêver Samuel Bing, le marchand d'art parisien qui, surfant sur le  dernier mouvement à la mode, rebaptisa en 1895  son magasin  La Maison de l'Art nouveau. On découvre ici  des verreries rarissimes signées Gallé, Daum, Mueller ou Decorchemont ; des meubles de Gallé, Majorelle, Horta; des sculptures d' Alphone Mucha, Fernand Khnopff (Tête de Méduse), Raoul Larche (la célèbre danse serpentine de la Loïse Fuller), un chandelier tulipe de Fernand Dubois, ”Maléficia” de Philippe Wolfers. 
La salle à manger aux épis de blé d'Émile Gallé (1900). 
Au mur, quatre estampes de Mucha 
Enfin, les murs de ce lieu magique sont ornés d'estampes d'Alphonse Mucha et de tableaux symbolistes en parfaite adéquation avec ce qu'ambitionne d'être le Musée Fin-de- Siècle: "L'Ange des splendeurs", "Orphée mort" et "Parsifal" de Jean Delville, "L'Églantinier" et "La Ronde des Heures" de Xavier Mellery, "Circé" , "Les Mortes", "Une Charogne" de l'étonnant Gustave Adolphe Mossa, "Spleen et Idéal" de Carlos Schwabe et puis deux oeuvres magistrales de Fernand Khnopff : "Une Aile bleue" et "D'après Flaubert, la Tentation de Saint-Antoine".

Khnopff, précisément

En 1930, lorsque Paul Colin, célèbre critique d'art de l'époque, établit le bilan d'un siècle de peinture belge il ne 
,,
"Des Caresses", de Fernand Khnopff (1896) 
C) Bruxelles MRBAB/KMSKB



consacre que deux ou trois lignes méprisantes à ce peintre mort en 1921. Le symbolisme et sa contre-culture stupéfiante avait complètement disparu des mémoires enfoui sous les décombres de la Grande Guerre. Un demi siècle plus tard, en 1979, un autre critique, Robert Delevoy, aidé par Catherine de Croes et Gisèle Ollinger-Zingue, mène l'enquête. Leur travail met en évidence le rôle majeur de Fernand Khnopff dans l'histoire de la peinture mondiale, le transformant d'un seul coup en icône incontournable comme...René Magritte.
Musée-Fin-de-Siècle
C'est sans doute en pensant à cette remise à jour étonnante que Michel Draguet a bouleversé complètement l'organisation des Musées Royaux des Beaux-Arts,
Charles HERMANS (1839-1924) A l'Aube (1875)
C'est l'oeuvre qui ouvre le musée Fin-de-siècle, 
annonciatrice de tous les bouleversements futurs(C) Bruxelles MRBAB/KMSKB



"balançant" l'art moderne au profit d'un musée à la dénomination improbable: Fin-de-siècle.
Le pari est aussi audacieux que risqué. Avant d'aboutir à la collection Gillion-Crowet, la promenade – car il s'agit bien d'une promenade dans les étages de l'ancien musée d'Art moderne – nous invite à revivre avec plus ou moins d'intensité la vie culturelle et artistique bouillonnate de l'époque : celle des expositions internationale du groupe de “Vingt” (1885-1891), puis de "La Libre Esthétique" (1894-1914).

Théo Van Rysselberghe (1862-1926) La promenade (1901)
(C) Bruxelles MRBAB/KMSKB
   On y retrouve tous les tableaux "modernes" qui faisaient déjà la réputation des Musées Royaux des Beaux-Arts, avec évidemment  Fernand Khnopff, mais aussi James Ensor (une vingtaine d'oeuvres plus remarquables les unes que les autres), Théo Van Rysselberghe, Henri Evenepoel, Constantin Meunier, mais aussi Bonnard, Seurat, Signac, Gauguin et Van Gogh (un dessin seulement). Tout l'esprit d'une époque au tournant du XIXème et du XXème siècle.
Paul Gauguin (1848-1903) 
Le Calvaire breton, le Christ vert (1899)
(C) Bruxelles MRBAB/KMSKB
Une critique cependant : étant donné la complexité de l'époque, une mise en perspective s'imposait. Des panneaux explicatifs comme on en trouve dans les meilleurs musées du monde, destinés bien sûr à un public profane (mais qui ne 
Charles Vander Stappen (1843-1910).
Sphinx (marbre) 
l'est pas?) permettraient de mieux saisir quels étaient les enjeux et la signification de chacun des mouvements esthétiques qui s'entrechoquaient en cette fin de siècle.
En quelques sorte, ce musée manque singulièrement de "storystelling" une expression très début du XXIème siècle - signifiant qu'il faut savoir raconter des histoires quand on veut être compris. 
Mais que cette remarque ne gâte pas votre plaisir. 
  

samedi 7 décembre 2013

Ernest Blerot, star de l'Art nouveau bruxellois. 
Catalogue raisonné d'une oeuvre architecturale

C'est à Jacques Arets,  un particulier passionné,  que l'on doit la première monographie consacrée uniquement à Ernest Blerot, l'un des architecte les plus poétiques de l'Art nouveau. En quelques années (1896-1911), Blerot a construit 74 maisons à Bruxelles dont plus de cinquante sont toujours debout.. Mais cela fait quand même une vingtaine de démolitions qui ne seraient plus autorisées aujourd'hui  Regrets éternels. Parmi les victimes des impitoyables promoteurs, la maison personnelle de Blerot construite au bord des étangs d'Ixelles. On imagine sans peine le  chef d'oeuvre qu'elle devait constituer car Ernest Blérot ne se contentait pas de construire des maisons, il pouvait aussi en créer le mobilier. Son style, très floral et végétal, dans la lignée des premières réalisations de Victor Horta, est reconnaissable entre tous notamment parce qu'il renouvelle sans cesse une grammaire décorative constamment réactualisée.

Page 204 l'angle des rue Vanderschrick/Volders en 1974 lorsque la ville était encore noire de suie.
Page 205,  l'immeuble abrite aujourd'hui le café "La Porteuse d'eau" (décor art nouveau moderne). 
Jacques Arets, qui avait acquis une maison signée Blerot, s'est donc étonné de ce que ce grand architecte, très populaire à son époque, n'ait fait l'objet d'aucune étude approfondie. Il s'est donc mis à la tâche. Dix annnées de recherches méticuleuses lui sont nécessaires pour aboutir à un opus, grand in quarto cartonné de  336 pages, abondamment illustré. Le sous titre de ce livre "Un style, Une ville" est particulièrement adéquat pour un architecte qui pensait la ville comme un tout organique et esthétique. 


Porte d'entrée et dessins des façades d'angles du 28 rue de Belle-Vue.
Oeuvre majeure d'Ernest Blérot au tornant du siècle(1899)
Jacques Arets   analyse l'une après l'autre chacune des maisons de Blérot, y compris, quand cela est possible, celles qui ont été détruites.
En haut : le  28 rue de Belle-Vue en 1899 .
Document tiré de "Die Architektur der neuen freien Schule" (source AAM)
En bas, l'immeuble qui l'a remplacé en 1959.
Oeuvre des Établissement Tamigneaux
Pour chaque maison, il donne un historique succint et signale le transformations qui ont été réalisées. 

Bref une foule de renseignements indispensable à la bonne compréhension de ce qu'était l'architecture au tournant du XIXème et du Xxème siècle dans une ville en pleine révolution culturelle et en pleine explosion démographique.

















Ernest Blerot, architecte Art nouveau bruxellois. Un style, une ville,.
Edité à compte d'auteur , il peut être acheté au prix de 35 euros

- aux Archives de la Ville de Bruxelles
65, rue des Tanneurs, 1000 Bruxelles.
Tél. +32 (0)2 279 53 20, 
fax : 32 (0)2 279 53 29


- chez l'auteur lui-même
Arets Galleries: tél.fax +32 (0)2 466 60 48, 
GSM +32 (0)475 80 19 59;
IBAN BE49 3101 0093 6771

mercredi 20 novembre 2013

Catastrophe, solidarité, beaux-arts et... histoire

Tremblements de terre apocalyptiques,  ouragans déchaînés,  cyclones ravageurs, tsunamis hallucinants suscitent des élans de solidarité qui réchauffent le coeur. Mais depuis quand? Un siècle peut-être. Une des premières catastrophes à être médiatisées de façon planétaire a eu lieu  le 

  
Couverture illustrée d'un dessin symboliste
de Constand Montald
28 décembre 1908. Ce jour-là,  un violent tremblement de terre secoue la pointe de la Calabre et la Sicile. Un  tsunami monstrueux achève de détruire les villes de Messine, Reggio de Calabre et Palmi. 80 000 morts au moins. Les autorités envisagent  même d'abandonner toutes ces cités et de les recouvrir de chaux vive pour éviter les épidémies. Des journalistes, des envoyés spéciaux,  attirés par cet événement hors du commun multiplient les  reportages déclenchant  à travers toute l'Europe un mouvement de solidarité inouï. Il mobilisera assez de fonds et d'énergie pour permettre la reconstruction de Messine (ce qui prendra tout de même ... 25 ans). En Belgique,  une jeune revue fondée en 1905 à Bruxelles, La Belgique littéraire et artistique, réagit rapidement et lance un appel aux artistes pour qu'il offrent des oeuvres qui seront mises en vente aux profit des sinistrés de Sicile. 


Les dessins originaux du fronton, et des lettrines,
signés Gérard Roosen, font partie de la vente  












La réponse est enthousiaste. Des centaines de personnes souscrivent. Un numéro spécial de la revue est créé qui devient en même temps  le  catalogue des  oeuvres qui seront mises en vente le 19 mai 1909,au siège du Musée du Livre; rue Villa Hermosa. Parmi les donateurs quelques-unes des grandes figures du symbolisme, de l'Art nouveau et du post-impressionnisme  belge : Jan Brusselmans, Emile Claus, James Ensor,  Fernand Khnopff, Eugène Laermans, Armand Tassenfosse etc.

"Femme au linceul" de Fernand Khnopff pour illustrer un texte d' Émile Verhaeren :
"Aujourd'hui la générosité ne calcule point, elle ne connaît qu'elle même et se donne toute entière"
               

Partition de G. Frémolle. Dessin de E.G. Wathelet







Tout comme des compositeurs:    Sylvain Dupuis, Paul Gilson, Théodore Radoux, A. Depré, G.  Frémolle etc.






Outre le tirage courant de ce "catalogue",  il y eut, réservé à quelques contributeurs particulièrement généreux (le dons allaient jusqu'à 150 francs or ) un luxueux "tirage spécial"  sur papier Japon et rehaussé  à l'aquarelle.
Premier plat du porte-feuille. Cuir repoussé
d'après un dessin du sculpteur  Jef Lambeaux mort en 1908






Ce tirage était glissé dans un portefeuille en cuir repoussé dont le premier plat s'ornait d'une sorte de bas relief inspiré par un dessin du sculpteur  Jef Lambeaux, décédé l'année de la catastrophe. Comme quoi, solidarité bien ordonnée ...


A gauche, texte de Paul André et dessin d'Edmond Van Offel. A droite, dessin d'Armand Rassenfosse